Le Chaos Qui Vient de Peter Turchin
Peter Turchin dans l’ouvrage « Le Chaos Qui Vient, élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique » autopsie notre passé pour mieux guérir nos maux futurs.
Le Chaos Qui Vient de Peter Turchin
Les sociétés démocratiques sont aujourd’hui mises à mal, contestées et parfois réprouvées par des citoyens qui ont toujours eu le droit de vote. Elles sont jugées de plus en plus inégalitaires et génèrent toujours plus de frustrations, de colère, de ressentiment. Alors, à quel moment un système qu nous paraissait indestructible touche-t-il à sa fin ? Comment les turbulences politiques à même de conduire à une guerre civile s’expliquent-elles ? Pourquoi les dirigeants d’une société peuvent-ils subitement perdre pied ? Qu’est-ce qui, en un mot, mène à l’effondrement ?
Qui est Peter Turchin ?
Peter Turchin est anthropologue, spécialiste de l’étude de l’évolution des sociétés. Son travail se situe au croisement de l’histoire, de la biologie et des mathématiques. Il est professeur à l’université du Connecticut et a déjà signé une dizaine d’ouvrages dont Le Chaos qui vient, le premier traduit en France.
La thèse centrale de Peter Turchin sur l’effondrement des civilisations ?
Pour Peter Turchin, si de nombreux facteurs peuvent expliquer les turpitudes économiques et politiques et potentiellement le déclin d’une société, quatre facteurs structurels peuvent être mis en évidence.
S’appuyant sur une base de données unique – la CrisisDB ou base de données des crises – retraçant pas moins de 10 000 ans d’histoires et rassemblant plus de 700 sociétés, il identifié les quatre critères suivants :
- l’appauvrissement des classes populaires, constitutive d’un potentiel de mobilisation des masses;
- la surproduction d’élites, à l’origine de conflits intra-élites;
- une mauvaise santé fiscale et un affaiblissement de la légitimité de l’État et;
- des facteurs géopolitiques
D’autres critères étant généralement présents sans que leurs effets soient universel.
Ainsi, les causes premières de l’effondrement d’une société viendrait de causes internes et non externes. Ainsi, la première cause de mortalité des grands empires n’est pas le meurtre, mais le suicide nous dit l’auteur, en paraphrasant l’historien Arnold Toynbee. .
Les cycles français d’intégration et de désintégration
Le cas de la France est plusieurs fois étudié par Turchin et s’explique par sa grande histoire. L’auteur y applique son modèle de cycles d’intégration (expansion, rayonnement) et de désintégration (instabilité, crises…).
En France, la phase intégrative du haut Moyen Âge commence sous le règne du grand unificateur Philippe II, dit Philippe Auguste (1180-1223), et s’achève en 1350. Après la phase de désintégration du Moyen Âge tardif (de 1350 à 1450), la prochaine phase d’intégration, la Renaissance, va durer un peu plus d’un siècle (1450-1560). La phase de désintégration suivante (1560-1660) commence avec le déclenchement des guerres de Religions françaises (1562-1598), suivi par la deuxième vague d’instabilité, débutant dans les années 1620 avec des rébellions de barons, les insurrections huguenotes et des soulèvements paysans pour culminer avec la Fronde de 1648-1653. Dans le dernier cycle complet français, la phase d’intégration, les lumières, s’est étendue de 1660 à la Révolution française en 1789. La phase de désintégration, l’âge des révolutions, comprend la période napoléonienne, les révolutions de 1830 et 1848, et le contrecoup de la Commune de paris en 1871. Chaque phase a donc duré grosso modo un siècle, à quelques décennies près, et la durée totale des cycles s’élève globalement à deux cent cinquante, deux cent dix et deux cent dix ans.
L’appauvrissement des classes moyennes comme moteur de frustration
L’auteur questionne également les outils actuels censé mesurer les inégalités de nos sociétés, notamment aux États-Unis (panier moyen, PIB par habitant, indice des prix à la consommation…). En effet, les derniers ne traduisent pas la véritable qualité de vie de la classe moyenne américaine.
Par exemple, en 1976, le coût moyen des études dans une université publique était de 617 dollars par an. Un tarif qui semble aujourd’hui presque irréel. Un travailleur au salaire médian de 1976 devait travailler 150 heures pour se payer un an de fac. En 2016, le coût annuel moyen des frais de scolarité dans les universités publiques était passé à 8804 dollars. Un travailleur au salaire médian devait donc turbiner 500 heures pour se les payer – plus de trois fois plus ! Le tour de force que représente l’achat d’un logement médian est du même acabit : pour se le payer, un travailleur médian doit travailler 40 % plus longtemps en 2016 qu’en 1976. Et voilà que l’augmentation de 10 % du salaire médian réel commence à paraître encore plus misérable.
Cette mauvaise interprétation des chiffres constitue pour les élites économiques et politiques un des quatre critères d’instabilité : Celui de ne pas sentir monter une frustration des classes moyennes suite consécutive à un appauvrissement généralisé.
La surproduction des élites comme accélérateur de conflits
Turchin illustre la surproduction de diplômés avec le jeu des chaises musicales.
Le but du jeu est de rejoindre les 10 % des personnes les plus riches. Ce prix est représenté par dix chaises. Pour jouer, il vous faut acheter un ticket. En l’occurrence, payer des frais de scolarité et investir quatre ans de votre temps pour obtenir l’équivalent d’un bac +4.
Quand le jeu se jouait au début des années 1950, moins de 15 % des 18-24 ans allaient à l’université, ce qui signifie que vous étiez face à 13 ou 14 autres aspirants. Cela va sans dire, 1 ou 2 chaises pouvaient se faire attraper par des membres de la classe ouvrière particulièrement brillants et énergiques, pour qui le ticket avait été gratuit. Mais votre seul défi consistait à rester dans la course, obtenir des bonnes notes et votre diplômes, et vous conformer aux attentes de vos professeurs et de vos patrons. En suivant ces règles, vous étiez pratiquement assuré de trouver à vous asseoir.
Au fil des années, le jeu gagne en difficulté. En entrant en lice qunze ans plus tard, en 1966, vous jouerez contre 30 autres aspirants. En 1990, plus de la moitié de votre génération sera sur la ligne de départ – 50 joueurs, toujours 10 chaises. Aujourd’hui, ce sont les deux tiers des 18-24 ans qui entrent à l’université.
Autres chiffres éloquents rapportés par l’auteur : Entre 1960 et 1970, le nombre de doctorats délivrés dans les universités aura plus que triplé, passant de moins de 10 000 à 30 000. Entre 1955 et 1975, le nombre d’étudiants inscrits dans les facultés de droit à triplé.
Voila donc un autre critère d’instabilité : la surproduction d’élites, avec un nombre de diplômés qui dépasse très largement celui des postes correspondants, avec comme conséquence la production d’une anti-élite frustrée et prête à tout pour arriver à ses fins. Une élite frustré, ayant des privilèges, la formation et les relations nécessaires pour exercer une influence à grande échelle… voilà ceux qui n’ont rien d’autre à perdre que leur précarité.
La France, l’un des pays les moins inégalitaires en Europe (devant l’Allemagne !)
En Allemagne, la part des revenus allant au 1 % a fluctué autour de 10 %. Elle était de 9,5 % jusqu’en 2003, mais elle a ensuite rapidement augmenté pour dépasser les 13 % et s’y maintenir (versus 19 % aux USA depuis une dizaine d’années !).
La France nous offre un intéressant contrepoint. La part des revenus allant au 1 % supérieur y a atteint un minimum absolu dans les années 1980 (environ 8 %), puis a augmenté jusqu’à dépasser 11 % au début des années 2000. Mais il a ensuite remarquablement baissé et se situe actuellement juste en dessous des 10 %. L’Allemagne et la France sont les deux plus gros acteurs de l’UE, et les plus influents, mais leurs trajectoires en matière d’inégalités sont très différentes. Il est manifeste que leurs élites suivent des voies distinctes.
Exiger de nos dirigeants qu’ils agissent de mani!ère à promouvoir nos intérêts communs
L’auteur conclu sur une note positive. Alors que nous sommes à nouveau dans la phase de désintégration de ce cycle (très certainement aux USA, et dans bons nombres de pays de l’UE), il est bon de se rappeler que l’humanité a tiré des leçons des débâcles précédentes. L’évolution culturelle cumulative nous a doté de technologies remarquables, notamment de technologies sociales – les institutions – qui permettent à nos sociétés d’offrir à leurs habitants une qualité de vie d’un niveau sans précédent et assez bien généralisé. Et c’est à nous, les « 99 % », qu’il incombe d’exiger de nos dirigeants qu’ils agissent de manière à promouvoir nos intérêts communs.
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