La France, 2e cible mondiale des opérations de manipulations et d’ingérences étrangères, derrière l’Ukraine
Le Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE) publie son rapport annuel sur la lutte contre les manipulations et ingérences étrangères.
La manipulation de l’information est devenue un mécanisme central des conflits géopolitiques actuels … En 2025, plus d’une centaine de pays, de personnalités, dont des chefs d’État, et près de 200 organisations telles que l’OTAN, mais aussi des médias traditionnels, des ONG et des établissements académiques ont été la cible d’opérations de manipulations et d’ingérences étrangères. Le développement de l’IA, impliqué aujourd’hui dans plus d’un incident sur quatre, est un facteur majeur alimentant ces opérations de déstabilisation.
Que recouvrent les « Opérations de Manipulations et d’ingérences étrangères »?
Les manipulations et les ingérences étrangères de l’information (ou FIMI pour Foreign Interference and Manipulation of Information) désignent un ensemble de comportements qui menacent ou sont susceptibles de porter atteinte aux valeurs, aux procédures et aux processus politiques. Ces activités sont de nature manipulatrice et sont menées de manière intentionnelle et coordonnée, par des acteurs étatiques ou non étatiques.
Au cours de l’année dernière, le SEAE a indiqué dans son rapport avoir détecté 540 incidents à l’échelle mondiale. L’Ukraine reste depuis plusieurs années la cible principale (i.e. dans le cadre de la propagande de guerre), suivie de la France, de la Moldavie et de l’Allemagne. Les attaques ont non seulement augmenté en fréquence et en intensité, mais sont également devenues plus sophistiquées, nous dit le rapport.
Pourquoi cette tendance ? Hausse des conflits régionaux, instabilité géopolitique, tensions économiques et sociales, processus électoraux…sont autant de leviers exploités par les adversaires dans une lutte informationnelle qui se renforce et s’amplifie. Dans ce contexte, l’IA intervient comme un accélérateur. Les textes générés par l’IA, les contenus audio synthétiques et les vidéos manipulées sont passés d’un usage expérimental à un déploiement systématique, devenant des outils rentables et évolutifs pour les acteurs malveillants. L’IA est bien devenu un accélérateur de menace comme nous pouvions le craindre.
Quel est le rôle du Service Européen pour l’action exterieure (SEAE) ?
Le SEAE est un organisme de l’Union Européenne dont la mission est d’assurer l’intégrité et la protection de l’information mondiale, en luttant notamment contre les ingérences étrangères visant à manipuler l’information.
Les guerres d’aujourd’hui ne se livrent pas uniquement avec des chars et des drones, mais aussi avec des mensonges et des algorithmes. L’espace informationnel est une ligne de front dans la lutte pour la démocratie. Les menaces les plus graves sont les opérations parrainées par des États qui cherchent à semer la confusion et à manipuler les citoyens afin de façonner nos opinions, nos choix politiques et, en définitive, la façon dont nous votons.
Kaja Kallas, Vice Presidente de la Comission Européenne
D’où vient la menace de désinformation et de manipulation ?
Le SEAE a identifié que près de 10 500 canaux de médias sociaux et sites web ont été mobilisés pour produire ou amplifier des contenus FIMI. Parmi tous les incidents documentés, 35 % ont été attribués à la Russie (29 %) et à la Chine (6 %). Au-delà des chiffres attribués, la Russie et la Chine s’appuient sur de vastes réseaux clandestins et fabriqués alignés sur leurs objectifs stratégiques. En externalisant leurs capacités via ces réseaux opaques (et des réseaux de PC zombies), elles étendent leur portée tout en préservant leur déni plausible et en rendant l’attribution plus difficile.
Les périodes électorales sont des évènements de la vie démocratique régulièrement ciblées par les acteurs malveillants. En 2025, la Russie a ciblé les élections en Allemagne, en Pologne, en Roumanie, en Moldavie, en République tchèque et en Côte d’Ivoire, reproduisant les schémas observés lors des cycles électoraux précédents. Guiliano da Empolli décrit d’ailleurs très bien les mécanismes utilisés par les Ingénieurs du chaos pour manipuler les populations et influencer sur les processus électoraux et déstabiliser les démocraties à travers l’usage des données des réseaux sociaux.

Comment l’IA contribue à l’augmentation des opérations de manipulation et d’ingérence étrangères ?
L’intelligence artificielle contribue directement à l’évolution de la menace de manipulation et de désinformation. Elle se manifeste dans les contenus eux-mêmes : l’audio et la vidéo synthétiques, ainsi que les textes générés par l’IA, sont devenus des outils quotidiens et rentables dans l’arsenal des acteurs malveillants. L’IA permet également la distribution de masse de contenus et leur traduction en plusieurs langues, élargissant considérablement leur portée et leur impact potentiel.
La qualité, l’échelle et la crédibilité apparente croissantes de la manipulation de l’information alimentée par l’IA mettent à l’épreuve la capacité des audiences à distinguer une information fiable d’un contenu fabriqué. En exposant répétitivement les utilisateurs à des visuels générés par l’IA à forte charge émotionnelle, les acteurs de la menace amplifient le chaos cognitif et érodent le principe même de confiance dans l’environnement informationnel.
Rapport SEAE
En 2025, 27 % des incidents détectés par le SEAE impliquaient des techniques, tactiques et procédures (TTP) liées à l’IA. Cela représente une hausse de 259 % par rapport à 2024. Les acteurs russes et chinois ont pleinement intégré les outils d’IA dans leurs opérations, afin d’accélérer leur production de contenus et d’amplifier leurs activités d’influence avec moins de ressources. On retrouve ici l’acteur ATP Russe Doppelganger, un pionner dans l’utilisation de l’IA générative pour produire des contenus visant à manipuler l’opinion public.

Quels facteurs peuvent expliquer que la France est la deuxième nation la plus ciblée par la désinformation ?
Si le rapport n’indique pas spécifiquement pourquoi la France est la deuxième Nation la plus ciblée par les opérations de manipulation et d’ingérence étrangères, nous pouvons identifier plusieurs causes qui peuvent contribuer à expliquer cette triste performance :
Un poids géopolitique important
En tant qu’État membre de l’UE, membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU et détenteur de la frappe nucléaire, la France est fréquemment ciblée. Le soutien à l’Ukraine face à l’invasion russe depuis 2022, les grands évènements sportifs (JO de Paris 2024) et les relations transatlantiques parfois tumultueuses sont autant de thèmes exploités par les acteurs de la menace.
Emmanuel Macron, cible personnelle
Parmi les près de 140 personnalités ciblées par des incidents FIMI en 2025, la plupart sont des figures politiques : chefs d’État et responsables d’institutions publiques, notamment Maia Sandu, Volodymyr Zelensky, Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Ursula Von Der Leyen ou Kaja Kallas. Macron incarne aux yeux de Moscou et Pékin l’adversaire occidental par excellence, notamment en raison de son positionnement ferme sur l’Ukraine et sa volonté d’autonomie stratégique européenne.
La France, cible privilégiée des réseaux russes
Storm-1516, l’un des principaux ensembles de manipulation de l’information (IMS) alignés sur la Russie, a développé cinq réseaux dédiés à des audiences spécifiques en 2025, dont l’un expressément destiné aux audiences françaises, comprenant 453 sites web au total.
La langue française, vecteur d’influence en Afrique
La France est également visée indirectement via l’Afrique subsaharienne : les contenus FIMI ciblant cette région sont principalement produits en français et en anglais, et visent à nuire aux relations entre l’UE, ses États membres et les pays africains, en les présentant comme soutenant l’Ukraine.
Les élections et divisions sociétales, terreau fertile
Les processus démocratiques, les événements politiques et les manifestations (Gilets Jaunes, agriculteurs,…) constituent près de 80 % des déclencheurs d’incidents FIMI. Les moments à forts enjeux et à forte charge émotionnelle sont des opportunités pour la Chine et la Russie d’influencer notre raisonnement ou d’amplifier nos biais cognitifs existants.
Comment lutter contre ses tentatives d’ingérences étrangères ?
Face à la menace FIMI, le SEAE propose une stratégie de dissuasion proactive visant à rendre ces opérations plus coûteuses et moins viables pour leurs auteurs.
Cette approche repose sur quatre leviers complémentaires :
- les sanctions ciblant les individus et entités impliqués,
- l’action judiciaire et policière lorsque des infractions pénales sont constituées,
- la régulation numérique via des mécanismes comme le DSA pour limiter la visibilité et la rentabilité des contenus manipulateurs, et enfin
- le renforcement de la résilience sociétale par la sensibilisation, l’éducation aux médias et l’exposition publique des opérations.
L’objectif est de passer d’une posture réactive à une approche proactive, en ciblant les maillons clés de la chaîne FIMI, à savoir les structures organisationnelles, les infrastructures numériques et les réseaux de financement pour en augmenter le coût d’opération pour les acteurs malveillants.
Sensibilisation des utilisateurs, régulation des plateformes numériques et sanctions financières sont les piliers d’une résilience informationnelle. On serait tenté de rajouter le rôle essentiel des gardiens de l’information, aujourd’hui mal menés (valeur ajoutée captée par les GAFAM, crise de la profession de journalistes, crise de l’information), pourtant remparts essentiels pour éviter de tomber dans un monde de post-vérité.
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